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Sizun, la croix de Kerféos

Cet article a été écrit à partir d'une émission de Yves-Pascal Castel et Yvon Gargam diffusée en novembre 2017 sur RCF-Finistère, émission Regard sur.

La croix est située sur la route qui mène du bourg de Sizun au lac du Drennec, au croisement de la route de Commana.

En 1663, Kerféos s'écrivait Kerfeuos (le lieu de la foi ?). En 1980, la croix est signalée dans l'atlas des croix et calvaires du Finistère comme mutilée, réduite à un fût veuf de la croix qui la couronnait. La chute de la croix dans les années 1930 est le résultat de l'intrépide assaut d'un jeune du voisinage. Un article du Télégramme du 6 septembre 1989 relate l'histoire et cite les propos de monsieur Elégouet, recueillis lors de l'inauguration de la nouvelle croix. Sa mère, du village de Kerféos, avait assisté à la scène. L'homme en question était un vagabond du quartier. Comme il revenait du pardon de Commana un lundi de Pentecôte, un peu éméché, il se mit devant tous les gamins du quartier à faire le cochon pendu sur le croisillon du calvaire. L'exercice se termina mal et le haut du calvaire dégringola. Elégouet, sentimentalement attaché au modeste monument, attribuait la restauration à son grand-père qui avait échappé aux combats de la guerre de 1870. Sa restauration avait été aussi vivement désirée par l'abbé Le Bris, recteur de Sizun.

La restauration n'a pas été simple comme en témoignent les 17 lettres que Georges Le Ber, restaurateur du patrimoine à Sizun, conserve précieusement dans ses archives. Ce sont des missives à la grosse écriture, typique d'une main de sculpteur plus habitué à la massette de tailleur de pierre, qu'à la plume du scribe. Les lettres s'échelonnent sur 5 années, du 6 avril 1985 au 16 janvier 1990. C'est le temps qu'il a fallu pour élaborer un projet. Les lettres permettent de reconstituer l'histoire de la restauration d'un monument qui se révèle loin d'être banal. Le sculpteur Raymond Huard réside à Tournon-sur-Rhône dans l'Ardèche. C'est la présence de son fils Jérôme, compagnon du devoir dans l'entreprise Le Ber, qui va amener l'artiste à travailler pour une Bretagne très éloignée de son domicile. D'emblée, il déclare qu'il ne ferait pas plusieurs projets à plusieurs prix. Il propose d'en envoyer un qu'on pourra faire évoluer. De plus, il a des idées bien arrêtées sur le calvaire de Kerféos : « le cadre autour de la croix, sur un modèle breton, s'est imposé à moi, il fallait rester dans la tradition ».

Le sculpteur évoque en fait ce qu'on appelle une croix panneau. Les deux bras de la Croix se trouvent au centre d'un large quadrilobe à pointes. C'est un profil médiéval très ancien et relativement rare dans le finistère. On le trouve à Kerlaz, à Melgven, rue du Four à Lesneven, à Plouezoc'h près de l'église. Le Père qui fera l'homélie le jour de l'inauguration se fera lyrique, évoquant la face de la Croix panneau où est sculptée la Pietà : « cette fleur de pierre aux quatre pétales qui enveloppent la Mère et le Fils chante cette floraison de la sainteté dans le cœur des croyants, et le soleil, la lune, les douze étoiles qui s'inscrivent sur la pierre disent la promesse d'un monde recréé dans la lumière et déjà présent chaque fois qu'un groupe d'hommes s'accorde comme en ce jour pour une œuvre de l'Esprit ».

De l'autre côté de la Pietà, au revers, Raymond Huard s'est opposé aux souhaits des gens de la paroisse qu'il appelle assez rudement les oies Sizun : « Ah les Bretons, ils ont des drôles de têtes sous leurs chapeaux ronds ». L'artiste insiste sur son refus de présenter un Christ sanguinolent, un Jésus crucifié les bras étendus sur la croix, comme on le fait habituellement : « je ne vois quoi dire d'autre et faire un Christ mort, on ne devrait plus être à cultiver ce genre de chose, et Pâques alors... ». Vous me savez, insistera le sculpteur dans quelque autre lettre, entièrement acquis à la pensée de Paul Feller. Ce Jésuite, un temps forgeron, s'était attaché à la personne de Jésus dans sa vie de charpentier à Nazareth. Il voyait Jésus devenu homme plutôt que fait homme. A l'atelier de Nazareth il devient homme, il apprend l'obéissance avec le bois, sous l'autorité, avec un ancien dans le bois, qui le mènera mort un jour, sur les genoux de sa mère.

Joseph, entendra t-on dans l'homélie le jour de l'inauguration de la croix de Kerféos, initie Jésus encore adolescent au travail de l'herminette, l'un des outils du charpentier, qui sert à dresser, c'est-à-dire à donner forme, qui suppose le sens des surfaces planes, et le sens des plans qui s'accordent dans l'espace pour former une construction que la pluie, les torrents, les vents déchaînés ne pourront ébranler. Et Joseph regarde au-delà de cet instant vers l'avenir. Comment regarder un adolescent sans penser à l'avenir ? Jésus devient homme à l'atelier de Nazareth. Il a choisi de le devenir de cette manière là.

Ainsi, l'art du sculpteur va faire pour la croix de Kerféos un Jésus ouvrier, et non un Jésus crucifié. Joseph, le père adoptif de Jésus, se dresse sur la gauche, le pied posé sur une grosse poutre. L'apprenti Jésus enfonce avec une masse un large coin dans le bout de cette poutre pour la débiter. A l'atelier de de Nazareth Jésus devient homme.

Une telle représentation nous fait entrer dans le monde des Compagnons du Devoir auquel le Père Feller s'était consacré à Troyes. Il avait participé à la création d'un musée de l'outil dans l'Hôtel de Maurois, la Maison de l'Outil et de la Pensée Ouvrière. On ne peut pas non plus oublier que c'est le Père Feller qui a invité Jean-Paul Sartre à écrire Bariona pour animer la scène le 24 décembre 1940, dans le stalag XII de Trèves où il était prisonnier. Sartre a lui-même joué le rôle du roi mage noir Balthazar dans une pièce de théâtre à l'accent chrétien très marqué.

A Kerféos, on pourra s'étonner du matériau choisi par le sculpteur. Il ne connaît pas le Kersanton, « la fameuse pierre noire volcanique dont j'ai oublié le nom » disait-il dans une de ses lettres. Il ne parle que du Brouzet légèrement jaune qui vaut un million le mètre cube. Pour le prix, qui en fait sera revu à la baisse au cours des années, il ne s'agit que de la croix sculptée: « je ne suis pas équipé pour faire un chantier pour remonter le calvaire ». Le Brouzet tire son nom du village de Brouzet-les-Alès dans le Gard. C'est un calcaire dont la structure homogène et compacte lui permet de défier les aléas du temps. Il a été employé dans la Basilique de Lourdes et dans le socle de la Statue de la Liberté à New-York.

Ainsi, à Kerféos, on peut maintenant admirer un petit calvaire qui est sans conteste l'un des plus originaux de tous le Pays breton. « IL DEVIENT HOMME A L'ATELIER DE NAZARETH » et « ILS CONTEMPLERONT CELUI QU'ILS ONT TRANSPERCE » est-il écrit sur la croix.